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Pouvoir d’achat : des statistiques peu représentatives

Quand un média d'état se questionne sur le bien fondé d'un indicateur qui mesure l'évolution du pouvoir d'achat des français, il est évident que ça attire notre attention. D'autant que comme beaucoup d'autres ménages, nous sommes dubitatifs quand nous lisons que notre pouvoir d'achat a augmenté de 13% entre 2017 et 2024.

Comment est construit cet indicateur, que nous apprend le rapport d'information publié par l'Assemblée Nationale en juin 2026 ? Comment comprendre ces statistiques en tant que citoyens, et quel est leur impact pour les consommateurs ? Plongeons dans les arcanes du pouvoir pour éplucher les données officielles qui nous renseignent sur l'évolution du pouvoir d'achat.

Déroulé de l'article :

 

La méthode de calcul de l'évolution du pouvoir d'achat remise en cause

Cela fait des années que nous déplorons que les statistiques de l'INSEE en matière d'inflation et de pouvoir d'achat ne soient pas très représentatives. À tel point même que chaque début d'année nous essayons de recueillir tous les chiffres pour comprendre à quelle inflation réelle nous serons soumis, basée sur les dépenses contraintes.

Bonne nouvelle, il semble que l'on se pose enfin la question dans les coulisses du pouvoir, puisque le site Vie Publique a publié un article posant la question qui fâche « Pouvoir d'achat : un décalage croissant entre statistique et vécu des ménages ? ». Avec un tel titre, nous l'avons dévoré et c'est le point de départ de cette mise en perspective.

Précisons que Vie Publique est un média d'état édité par la DILA (direction de l'information légale et administrative) directement rattaché aux services du premier ministre. L'instance gère également deux autres sites : Légifrance et Service Public, des sites tout ce qu'il y a donc de plus officiel.

Mauvaise nouvelle, il ne semble pas question à l'heure actuelle de modifier les autres indices, dont la mesure de l'inflation pourtant bien peu représentative également. Mais faire le constat de la déconnexion des données officielles par rapport au ressenti des ménages, c'est un premier pas nécessaire. Alors que dit Vie Publique sur cette évidence ?

Déjà, leur constat s'appuie sur plus qu'une simple impression, mais sur un rapport de l'Assemblée Nationale publié début mai 2026. Un rapport qui a été écrit par les deux rapporteurs de cette mission d'information et membres de la Commission des affaires économiques : Thierry Benoit (député Horizons) et Robert Le Bourgeois (député Rassemblement National).

Vous avez le lien du rapport ci-dessus et pouvez le consulter en ligne si vous le souhaitez, il ne fait que 103 pages. Mais revenons en aux conclusions pour voir ce qui ressort de ce rapport, sans langage technique pour que nous autres consommateurs, puissions bien comprendre ces données et les interpréter.

Déjà, les rapporteurs soulignent que : « la mesure du pouvoir d'achat par l'INSEE comporte différents biais ». L'indicateur officiel publié chaque trimestre (4 fois par an) se base sur le Revenu Disponible Brut (RDB), duquel sont ensuite soustraits les impôts et cotisations.

Le RDB est obtenu en additionnant les revenus d'activités (salaires, revenus des indépendants, etc...), les revenus du patrimoine (intérêts, dividendes, assurances vie, etc...), les revenus fonciers ainsi que les différentes prestations sociales. Ils prennent donc ce montant, soustraient les prélèvements obligatoires et arrivent à un revenu disponible.

En se basant sur cet indicateur, l'INSEE estime que le pouvoir d'achat des français a augmenté de 13% entre 2017 et 2024 (soit la dernière année complète pour lequel il a été calculé). Une méthode contestée, car elle mélange des situations très différentes et tend à tirer la moyenne vers le haut grâce aux ménages les plus aisés.

👉 Consulter l'article sur le site Vie Publique

Mieux vaut apprendre à mettre en perspective les statistiques © pixabay (modifié par nos soins)

Mieux vaut apprendre à mettre en perspective les statistiques © pixabay (modifié par nos soins)

Nous avons gagné 13% de pouvoir d'achat, pas vous ?

Le problème souligné par les députés est que ce n'est pas, mais alors pas du tout, le ressenti de nombreux ménages français (je confirme). Le rapport souligne que d'autres indicateurs témoignent du contraire, évoquent même une baisse du pouvoir d'achat d'une partie des ménages.

En effet, en parallèle les analyses réalisées sur le niveau de vie indiquent « un déclassement des ménages les plus modestes » et notamment les ménages du premier décile (les 10% les plus modestes). Car le problème est bien là en définitive, calculer le pouvoir d'achat sur le Revenu Disponible Brut n'est pas représentatif.

Combien de ménages touchent des dividendes, des intérêts, ont un patrimoine foncier qui leurs assurent un revenu ? À eux seuls, les ménages du dixième décile (les 10% les plus riches) détiennent 92% de la masse totale du patrimoine brut (chiffre émanant du site "la finance pour tous").

Faire une moyenne pour présenter l'évolution du pouvoir d'achat n'a donc aucun sens, ce qui est d'ailleurs confirmé par le rapport de l'Assemblée Nationale : « La hausse du pouvoir d’achat moyen masque des effets de composition du revenu importants, alors que les salaires réels n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 2021. ».

Cet indicateur est biaisé pour réemployer le terme officiel, car il ne prend pas en compte le salaire net, mais l'ensemble des revenus disponibles bruts qui masquent d'immenses différences entre les classes sociales. Le rapport précise que présenter une moyenne nationale basée sur le RDB revient à « surestimer le revenu réel des ménages ».

Un constat confirmé par l'analyse de la structure des dépenses contraintes, ça nous parle plus déjà car ajoute dans la balance les assurances, les énergies, etc... Les principaux postes de dépenses (le logement, les transports et l'alimentation) représentent 77% du revenu des ménages du premier décile, mais ne représentent que 20% du revenu disponible des ménages du dernier décile.

Toutes nos excuses pour celles et ceux qui se trouvent dans les 80% entre ces deux extrêmes, nous ne pouvons pas prendre chaque catégorie tranche par tranche sinon notre article sera aussi long que le rapport. Pour imager cette différence, reprenons l'enquête annuelle de l'INSEE sur les conditions de vie des ménages : 28,1% indiquent ne pas être en mesure de faire face à une dépense imprévue de plus de 1.000€, 22,2% ne sont pas en capacité de s'offrir une semaine de vacances par an, etc...

Conclusion : une moyenne nationale a peu d'intérêt car elle masque les inégalités. Deux ménages ayant un revenu similaire ne disposent pas forcément du même reste à vivre selon leur lieu d’habitation, leurs frais de transport ou leur situation familiale. C’est souvent ce qui manque dans les débats publics sur le pouvoir d’achat : la notion de reste à vivre.

Un indicateur officiel seul peut facilement être manipulé © pixabay (modifié par nos soins)

Un indicateur officiel seul peut facilement être manipulé © pixabay (modifié par nos soins)

Construire un indicateur plus fiable changera t'il la donne ?

Nous espérons que vous suivez toujours et avez bien tout compris, mais pour nous finalement le problème n'est pas tellement le calcul des statistiques de l'INSEE qui produit de nombreux indices. Les rapporteurs estiment que certains indicateurs peuvent donner une vision partielle de la réalité vécue par les ménages.

Le vrai soucis, c'est qu'ils sont brandis comme des vérités immuables par certains politiques ou le gouvernement pour conforter leur vision politique et leurs décisions. Leur présentation est parfois instrumentalisée, c'est d'ailleurs également valable pour les chroniqueurs politiques ou économiques dans les médias et leurs invités (cabinets de conseils, instituts, think tank, etc...).

Car si on peut se féliciter d'un pouvoir d'achat en hausse de 13% (soit près de 2% par an), une enquête de l'INSEE nous donne une vision différente et indique que le revenu médian a progressé de 0,9% seulement en 2023, pour s'établir à 2.150€ par personne. Les rapporteurs préconisent d'ailleurs que l'INSEE ajoute à l'indicateur du pouvoir d'achat une médiane au même titre que la moyenne (recommandation numéro 4).

Mais aussi et c'est plus grave, que le taux de pauvreté atteint un niveau record en 2023 (chiffres les plus récents disponibles) avec 650.000 français de plus passés sous le seuil de pauvreté cette année là. Soit désormais 9.800.000 français qui vivent sous le seuil de pauvreté, le plus haut taux (15,4% de la population) depuis que cet indicateur est calculé par l'INSEE (soit depuis 1996).

Le même site Vie Publique titre d'ailleurs au sujet de cette autre enquête de l'INSEE : « Un appauvrissement des plus modestes et une hausse de vie des plus aisés ». Nous n'inventons rien, c'est la Direction de l'Information Légale et Administrative qui l'écrit sur son site (article ici). Nous aurions d'ailleurs écrit "une hausse du niveau de vie", mais ça revient au même.

Tout dépend donc de quels chiffres on présente, et dans quel but. Ce qui prouve puisque c'est un service rattaché au bureau du premier ministre, que tout ça est connu et nous l'espérons maîtrisé par les membres du gouvernement, nos députés et sénateurs qui sont censés baser leur action politique et préparer des textes de lois en fonction de toutes ces données officielles.

Les recommandations du rapport :
  • Recommandation n° 5 : Publier une pluralité d’indicateurs de pouvoir d’achat.

  • Recommandation n° 15 : Mettre en place une TVA à 0 % sur 100 produits essentiels en cas d’inflation supérieure à 3 %.

  • Recommandation n° 16 : Rendre inopérantes les stratégies de contournement par les centrales d’achat européennes.

  • Recommandation n° 20 : Baisser le taux de la TVA sur l’énergie de 20 % à 5,5 % (gaz, électricité, fioul et carburants) et réduire la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE) sur les carburants en cas de crise.

  • Recommandation n° 25 : Imposer aux plateformes de commerce en ligne d’afficher clairement un lien renvoyant vers la plateforme « SignalConso », afin de faciliter les signalements et de dissuader les plateformes de recourir à des pratiques trompeuses.

  • Recommandation n° 27 : Accroître les moyens humains et financiers de la DGCCRF afin d’intensifier la lutte contre les abonnements et souscriptions facultatifs imposés aux consommateurs, notamment en matière de téléphonie, d’assurances ou de contrats d’obsèques.

Au final nous en retiendrons qu'un seul indicateur ne permet pas de se faire un avis sur la situation globale, et qu'une moyenne nationale masque les inégalités qui continuent de se creuser malgré notre modèle social avantageux, lui même attaqué de toutes parts par une partie de la classe politique (rappelons notre devise : liberté, égalité, fraternité).

Même en améliorant ces indicateurs, ça ne changera sans doute pas grand chose au ressenti des ménages. Ni non plus aux discours politiques et médiatiques qui répondent désormais à des idéologies, avec de nombreux conflits d'intérêts entre secteur public et secteur privé, sont soumis à un lobbying intensif des grandes entreprises, etc... Malheureusement manipuler les statistiques est devenu un sport national, ce qui n'annonce rien de bon pour la démocratie.

Les actualités, ça devrait surtout servir à s'informer

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